Betty, femelle éléphant d’Afrique, âgée de 22 ans
Le 8 juillet 2006, à la demande de One Voice, j’ai fait le point sur l’état de santé d’une femelle élé-phant d’Afrique (Loxodonta africana) de 22 ans nommée «Betty». J’étais accompagné de deux per-sonnes, dont un interprète. Nous avons visité l’établissement où était détenu l’animal, à deux repri-ses ce même jour: entre 15h15 et 16h15 environ, et entre 20h30 et 23h. L’établissement étaitinstallé sur une aire de stationnement à Nemours (Seine et Marne). Les avis exprimés ci-après sontfondés sur ce que j’ai pu observer et constater au cours de ces deux visites.
La personne qui tenait la caisse nous a dit que Betty avait été acquise alors qu’elle était encorebébé. Elle était alors «âgée de quelques semaines» et on lui avait donné le biberon. On nous adit que le propriétaire avait ainsi élevé au total six éléphants, qui avaient tous servi par la suitedans des numéros de cirque. Suite à notre demande, nous avons été invités à voir les autres ani-maux du «zoo» et on nous a précisé que nous pouvions «les approcher tous…» mais qu’il fallait«faire attention aux guanacos parce qu’ils crachent». Apparemment, le cirque était sur placedepuis peu:on était encore en train d’ériger le grand chapiteau, et au moment où le «zoo»ouvrait au public, on n’avait pas fini de toiletter les animaux.
À notre arrivée, nous avons vu Betty dans un camion du cirque, les quatre pattes entravées. Lesdimensions du compartiment étaient d’environ 8m x 1,80 m. Il n’y avait pas d’autre animal avecelle, mais elle était enfermée dans la moitié avant du véhicule. Elle avait du foin, apparemment debonne qualité. En revanche, elle ne disposait pas d’eau. Or, il faisait chaud ce jour-là. Le camion,dont les parois étaient en métal, était stationné devant la billetterie (à distance des autres animauxdu cirque) et était partiellement à l’ombre. Les portes latérales étaient ouvertes. Le véhicule sem-blait être en bon état, et une barrière métallique maintenait le public à distance de l’éléphant. Cettebarrière était surmontée d’un cordon et des signes indiquaient que celui-ci était électrifié: or, pen-dant nos visites, il n’était apparemment pas sous tension. Nous ignorons si cette «barrière de sécu-rité» servait aussi à faire barrage à l’éléphant, mais même si c’était le cas, l’espace dont dispo-sait l’animal pour bouger n’en aurait pas été significativement agrandi.

Betty dans le camion : partiellement à l'ombre, et les portes latérales ouvertes
pour l'aération et pour qu'on puisse la voir. Devant, une barrière de sécurité et des singnes indiquant que le câcle qui y est attaché est "électrifié".
Ses chaînes (d’environ 1,50m de long) étaient recouvertes au niveau des pattes, pour protéger lapeau de l’animal, mais la patte avant de Betty n’était pas bien protégée. Les chaînes limitaientconsidérablement ses possibilités de mouvement à l’intérieur de son véhicule, et lui permettaientdifficilement d’atteindre sa nourriture. Par ailleurs, lorsqu’elle tentait de le faire, ses membresétaient soumis à des tensions excessives, du fait de ces entraves. Rien n’indiquait que l’animalaurait eu la possibilité de se mouvoir librement à un moment ou à un autre de la journée, et il està craindre que l’éléphante ne soit libérée de ses chaînes que le temps d’accomplir son numéro.Or, il est aujourd’hui admis que pour les éléphants détenus en captivité, un exercice physiqueapproprié constitue l’une des exigences les plus importantes. Faute d’un exercice physique suffisant,ces animaux se retrouvent prédisposés à des maladies des membres et des pieds, un problèmequi s’accentue lorsque les éléphants prennent de l’âge et qui favorise aussi la surcharge pondé-rale. En effet, les lésions dégénératives des articulations sont une cause fréquente d’arthrite chezles éléphants, et un exercice physique régulier permet de limiter de façon significative l’incidencede cette maladie invalidante et douloureuse. Il convient de considérer qu’une à deux heures parjour de marche à vive allure constituent une exigence minimum.

Betty : obligée de s'infliger des tensions excessives pour atteindre le foin à l'arrière du véhicule.
Ses quatre pattes entravées, Betty fait des efforts démesurés pour atteindre sa nourriture.
Compte tenu de la façon dont Betty était entravée durant la journée, nous n’avons pu examinerque le côté droit de son corps. L’état de son tégument (épiderme, ongles et plante de pieds) étaitsatisfaisant, ce qui indique que l’animal était correctement toiletté et soigné. Au cours de sonnuméro, nous avons remarqué un gonflement du derme (c’est-à-dire de la peau) sur la patte gau-che, ce qui peut provenir d’une ancienne blessure due aux chaînes et aujourd’hui guérie; pour lereste, nous n’avons pas observé de plaies ni de traces d’autres blessures. Toutefois, Betty pré-sentait une surcharge pondérale, ce qui constitue un grave problème chez un éléphant de son âge. En effet, il est de plus en plus souvent admis que l’obésité est une forme de cruauté, dans lamesure où elle prédispose l’animal à des maladies cardiovasculaires, articulaires et autres. Nousavons remarqué un écoulement excessif au niveau de chaque œil, signe possible d’une conjonc-tivite légère. Enfin, au cours de notre visite, nous n’avons observé aucun signe de déshydratationni de souffrance due à la chaleur.

Les éléphants d’Afrique sont des animaux sociaux, et il est admis qu’il convient de les mainteniren présence de congénères d’un même groupe social. Cette exigence revêt une importance parti-culièrechez les femelles, qui cultivent entre elles des liens étroits. Nous avons donc été choquésde constater que Betty était enfermée seule, privée de la compagnie d’autres membres de sonespèce. Pour un animal social, cette compagnie est la composante la plus fondamentale de l’enri-chissementde son environnement, or Betty n’avait aucun être sur lequel focaliser son intérêt. L’éléphant est pourtant une espèce intelligente, qui a besoin d’une stimulation mentale. À cetégard, il était attristant de remarquer chez Betty certains traits de comportement. Au cours de lajournée, elle a passé un certain nombre de moments à explorer son environnement austère aumoyen de sa trompe. Elle a consacré des périodes prolongées à se frotter contre les parois de sonvéhicule et à exercer des poussées contre l’étrésillon situé entre les portes. Ce sont là les signesd’un ennui extrême. Elle s’est aussi mise à tituber avant et après les numéros: pour l’heure, jeconsidérerai cela comme une activité de déplacement, induite par l’anticipation ou par l’évolutiondu niveau de stimulation. Cependant, de telles anomalies comportementales risquent de dégénéreren mouvements stéréotypiques véritables dans un avenir proche si l’on n’y remédie pas. Or, unefois présents, les comportements stéréotypiques sont difficiles à faire disparaître. Malheureu-sement, il semblerait que la dégradation comportementale qui vient d’être mentionnée se soitaccéléréedepuis que Betty a perdu sa compagne «Tatcha», en avril. Cela n’est pas surprenant, étantdonné l’importance des contacts sociaux chez cette espèce. Les anomalies comportementales dontil a été question précédemment sont les signes de mauvaises conditions de détention: elles révèlentde mauvais traitements psychologiques, voire de la cruauté, et il est urgent de s’en préoccuper.

Le numéro de cirque de Betty, sur la piste, s’est déroulé sans incident, si ce n’est que l’éléphantedevait accomplir plusieurs mouvements non naturels comme s’asseoir sur une plate-forme, ce qui,à mon avis, implique une tension non naturelle sur le dos d’un éléphant adulte lorsque son corpsn’est pas porté par l’eau. Il était décevant, également, de voir le présentateur utiliser sa baguettesur les pattes de devant de l’éléphante pour la faire danser sur la plate-forme. C’était fait à unetelle vitesse qu’il était impossible pour Betty de garder le rythme, il s’agissait donc d’indicationscontradictoires et propres à désorienter l’animal. Il était intéressant de remarquer à quel point Bettys’inquiétait pour la sécurité de sa trompe, un organe sensible. Je soupçonne qu’on a dû souventla frapper sur la trompe pour l’inciter à la relever et à la maintenir dans une position artificielle de«salut» à chacune de ses apparitions sur la piste.
